« Le chemin du retour est
bien long – c'est par ces chaudes journées
qu'on s'en aperçoit. Je suis fatigué, mais un peu
d'exercice est toujours bénéfique. »
Telles étaient les
pensées du professeur Frister lorsqu'il quitta le lycée pour
rentrer chez lui après quatre heures de cours. Une fois à son domicile, il
s'installa confortablement dans son cabinet de travail. Assis à son
bureau, il posa la tête sur ses deux mains et balaya de son front une mèche de cheveux encore humides après sa marche rapide.
« J'ai une
petite heure devant moi avant le repas. Que faire ?
Travailler, bien sûr. Voilà deux piles de cahiers bleus, des
copies de terminale et des corrections à terminer. Mais pas maintenant
! Certes, il est très intéressant de guider les pas d'une
nouvelle génération sur le chemin de
l'évolution intellectuelle chaque année ! Et quel bonheur de reprendre pour la
vingt-huitième fois les mêmes cours, avec une ardeur
toujours renouvelée ! Dommage pourtant que les élèves se ressemblent autant
! Je sais exactement ce que je vais trouver dans ces cahiers. Toujours
les mêmes erreurs. C'est d'ailleurs extrêmement instructif pour les statisticiens
qui cherchent à savoir comment une même loi de l'erreur humaine
s'impose à tous les individus au cours de leur évolution – vraiment très
intéressant ! Ah non, là, maintenant, je suis trop fatigué ! »
Frister prit une pile de
papiers qui comportait ses relevés des températures
quotidiennes – tout à fait primordial pour les interruptions de
cours dues à la canicule – et s'y plongea. Mais il y avait encore un
point d'achoppement qu'il n'avait pas réussi à résoudre.
Certes, il connaissait la méthode à utiliser, mais les calculs
nécessitaient de longs mois de travail – où en trouverait-il
le temps ?
Il trempa sa plume,
écrivit une note, reposa sa plume et mit à nouveau sa tête entre
ses mains.
« De cette
manière, cela pourrait fonctionner, pensa-t-il. Mais il
faudrait être en meilleure forme pour s'y atteler. Quand ? Les quatre
heures de cours, les nombreux exposés, les surveillances à effectuer et tout
cet énervement autour des erreurs, toujours les mêmes, sans oublier le
chemin du retour. – D'ailleurs, nous sommes vraiment très en
retard pour tout ce qui concerne les techniques pédagogiques. Ne
pourrait-on rien trouver de mieux que ces pratiques ancestrales qui
veulent que professeur et élèves se retrouvent dans une même salle
de classe et... Enfin, naturellement, c'est une vision idéale... pendant ce
temps-là, beaucoup d'énergie est dépensée en pure perte et –
cela fatigue. Il me semble que l'évolution de la technique pourrait
trouver une voie plus économique. »
Frister s'enfonça dans
sa chaise et ferma un peu les yeux.
« Hm,
poursuivit-il, dans cent ou deux cents ans, on regardera nos
méthodes démodées et gaspilleuses d'énergie avec pitié ! Une
jeunesse ayant assimilé le sens de ses responsabilités dans sa
chair et dans son sang, un corps enseignant utilisant des techniques
les plus modernes ; pas d'excuses, pas de faux semblants, pas
d'enfantillages, pas de maladresses, pas de surcharges de travail –
des conditions idéales ! En attendant, pourquoi ne pas prendre –
des vacances ; bizarre que je n'y ai pas encore pensé – très
bizarre – il faut que je demande... Mais n'a-t-on pas frappé ? -
Ah, c'est vous, cher collègue Voltheim – comme c'est gentil ! Je
pensais justement à vous. Vous êtes l'homme de toutes les
inventions. Connaissez-vous une institution qui – comment dire ? –
moderniserait l'enseignement, le simplifierait... hm... »
« Mais bien sûr,
rétorqua la voix de Voltheim, notre école à distance
est une institution remarquable. »
« École
à distance ? Pourquoi me regardez-vous si – si bizarrement, cher
collègue ? Je suis juste un peu fatigué ; mais je vous en prie,
asseyez-vous. »
« Je sais que
votre cours va commencer dans un instant, mais j'espère bien ne pas
vous déranger. »
« Aujourd'hui ?
Moi ? Mais non. Je suis indisposé, j'ai certainement la migraine.
Quel jour sommes-nous ? »
« Le huit juillet
mil neuf cent quatre-vingt dix-neuf, monsieur le conseiller. »
« Voilà, voilà –
c'est cela. Hm ! Je pensais que – monsieur le conseiller – il
faut toujours que vous plaisantiez. »
« Mais c'est votre
titre en tant que professeur de géographie à distance, en poste au deux cent onzième
lycée téléphonique. Vous entendez ? C'est la sonnerie. Les élèves
sont en ligne. Vous pouvez commencer. »
Frister s'efforça de
regarder son collègue en face, mais ses traits se dissipèrent sous
ses yeux. Il entendit un léger cliquetis mélodieux, sans pouvoir
s'expliquer sa provenance. C'était certainement une plaisanterie de
Voltheim, pensa-t-il. Bien, je ne vais pas le déranger. Nous verrons
bien ce qu'il projette. Puis il dit en riant : « Cher collègue,
je ne suis absolument pas préparé et je ne vois vraiment pas ce que
vous voulez dire par école à distance. »
« Oh, monsieur le conseiller, je vous en prie » – c'est ainsi que parlait
Voltheim – « vous voulez me taquiner, c'est ça ? Votre exposé
pour aujourd'hui, vous l'avez déjà enregistré hier sur le
phonographe. Et vous avez déjà rédigé une brochure sur l'école à
distance en mil neuf cent soixante-dix-sept. Vous vous rappelez ? »
« J'en suis
vraiment incapable. »
Voltheim eut un rire
franc. « Bon, alors écoutez-moi bien, dit-il. Vous
voyez sur le mur d'en face cette singulière galerie de peintures ? »
Frister leva les yeux.
Il fut extrêmement surpris. En effet, sur le mur, où se trouvait
habituellement un rayonnage de livres, étaient accrochés environ
trente cadres rectangulaires. Mais les images à l'intérieur étaient
vivantes. Des jeunes gens entre seize et dix-neuf ans étaient
installés bien confortablement, chacun dans un fauteuil. Et
c'étaient effectivement ses élèves de terminale, même s'ils
étaient habillés dans des tenues inhabituelles. Il y avait son
premier de la classe dont la tête rasée dépassait à peine de son
journal. Et Meyer, qui fumait tranquillement son cigare. D'autres
avalaient leur petit-déjeuner.
« J'ai vraiment
l'impression de voir mes élèves », dit Frister. « Très
intéressant ! Si seulement je savais ce que tout cela signifie.
Ai-je vraiment pris un congé d'un siècle ? Partez de cette
hypothèse, cher collègue, et parlez-moi comme si nous étions
effectivement en mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf et comme si
j'avais momentanément perdu la mémoire. »
« Bien volontiers,
Monsieur le Conseiller, si cela vous amuse. Ces jeunes gens composent
la classe de terminale du deux cent onzième lycée de
télé-enseignement. En réalité, ils ne se trouvent pas dans même
une salle de classe, mais la plupart d'entre eux sont chez eux, tout
comme vous. Seuls les parents qui n'ont pas les moyens d'avoir chez
eux tout l'appareillage de télé-enseignement envoient leur enfants
dans les lieux publics spécialement conçus pour le
télé-enseignement à distance. Ces jeunes gens habitent, comme vous
le savez, aux quatre coins du pays, car les communications du
télé-enseignement peuvent s'étendre sur près de mille
kilomètres. »
« Je ne sais
vraiment rien de tout cela, cher collègue. Continuez. Pendant mon
congé, la technique doit avoir fait d'énormes progrès. »
« Je le pense bien
! Non seulement les téléphones, mais également les téléviseurs
ont été tellement perfectionnés que l'on peut percevoir, en même
temps que les paroles de son interlocuteur, sa silhouette, ses
mouvements et chacun de ses gestes. Naturellement, il n'est désormais
plus nécessaire de parcourir de longues distances pour se rendre à
l'école, élèves et professeurs peuvent rester tranquillement chez
eux. »
« Très
réjouissant », murmura Friser. « Mais la motivation
personnelle... »
« ... ne manque
pas. Tout comme vous voyez les élèves, ceux-ci voient leur
professeur, mais dans un cadre beaucoup plus grand, pour ainsi dire
grandeur nature. En revanche, les élèves ne peuvent pas se voir
entre eux, seulement s'entendre, mais bien entendu, vous entendez
tout ce qu'ils disent. Il vous suffit d'appuyer sur cette touche là
devant vous pour vous connecter et le cours pourra commencer. »
« Je comprends.
Que de dérangements sont ainsi évités ! Mais est-ce à ce point
urgent ? Dites-moi, cher collègue, cette institution doit avoir
coûté beaucoup d'argent à l'État
! »
« Et
alors ? Depuis que les champs aurifères de Nouvelle-Guinée1
et les nappes de pétrole de la Chine allemande2
ont été découverts, nous avons tellement d'argent qu'on ne peut
finalement en faire un meilleur usage que de l'investir dans
l'éducation. »
« Ha,
ha ! Et quel est mon salaire alors maintenant ? »
« Mais
vous le savez bien ! En tant que naturel – cinquante mille Mark.
Mais venons-en aux faits. Naturellement, l'hygiène scolaire a fait
de grands progrès. La question des surcharges de travail a été
réglée. Les fauteuils des élèves sont très intelligemment
équipés d'appareils de mesures automatiques qui indiquent leur
poids, leurs pulsations cardiaques, leur pression et capacité
respiratoires, leur consommation d'énergie cérébrale. Dès qu'ils
ont dépensé la plus grande partie de leur énergie cérébrale, le
psychographe montre la fatigue induite et la connexion entre élève
et professeur est automatiquement interrompue. L'élève concerné
est ainsi dispensé de cours. Dès qu'un tiers de la classe a été
déconnectée de cette manière, vous devez terminer votre cours. »
« Cela
me paraît très bien. Et puis, lorsque je suis un peu fatigué,
comme aujourd'hui... »
« Avec
votre salaire ?! Mais nous avons tout prévu. Si vous souhaitez
commencer votre cours, veuillez mettre ce bandeau de protection
cérébrale. Cet appareil vous évitera le danger de dépenser plus
d'énergie cérébrale que nécessaire pour le niveau des élèves et
du contenu. Et maintenant appuyez. Écoutez, ça sonne. Maintenant,
votre image apparaît également aux élèves et ils peuvent discuter
avec vous. »
« Mais
de quoi ? Je ne me suis pas préparé », murmura Frister tout
doucement en direction de Voltheim.
« Vous
trouverez bien », rétorqua celui-ci sur le même ton. « Un
professeur expérimenté comme vous – faites simplement parler vos
élèves. Leur nom est indiqué sur chacun des cadres. Votre exposé
est enregistré sur ce phonographe, il vous suffit d'appuyer. »
On
remarqua immédiatement que le professeur venait d'entrer dans la
classe par le biais de la télécommunication, c'est-à-dire qu'il
était apparu aux élèves. Rathenberg mit de côté son journal,
Meyer fit rapidement disparaître ce qui restait de son cigare,
Suppard et Neumann avalèrent les dernières bouchées de leur
petit-déjeuner.
Frist
regardait tous les cadres.
L'un
des élèves, Meyer, s'inclina et dit : « J'étais absent à
l'heure précédente. »
« Pourquoi
? »
« J'ai
dû me faire masser la seconde circonvolution cérébrale. »
Frister
secoua la tête. Comment pouvait-il savoir si cela constituait une
excuse suffisante à cette époque moderne ? « Pourquoi en
avez-vous eu besoin ? », demanda-t-il en faisant signe à
Voltheim de l'aider.
« Eh
bien », dit Meyer, « mes parents ont fait photographier
mes rêves et il est apparu que je rêvais toujours de chevaux. »
« Mensonge
! », murmura Voltheim. « Les cheveux ont disparu depuis
très longtemps. »
« Mais
les cheveux ont disparu depuis longtemps. », dit Frister.
« C'est
justement pour cette raison, Monsieur le Conseiller, que j'ai dû me
faire masser. »
« Mais
non, la géographie est le meilleur massage cérébral qui soit. »
Frister
remarqua que deux des cadres, qui jusque-là étaient encore vides,
commençaient à s'animer. Il lut les noms et dit : « Eh bien,
Heinz, d'où venez-vous avec ce retard ? »
« Excusez-moi,
Monsieur le Conseiller, hier ma maman a oublié sa machine à
protéines de poche au club féminin du Spitzberg et j'ai dû aller
le chercher. Comme il y avait beaucoup de vent, j'ai pris du
retard. »
« Et
vous, Schwarz, comment expliquez-vous votre retard ? »
« Je,
je – hier, mon père a été promu Conseiller spécial en
électricité... »
« Eh
bien, je ne vois toujours pas de lien de cause à effet. »
« Euh,
pour fêter ça, nous nous sommes raccordés à la canalisation
principale de champagne et donc je n'ai pas pu rejoindre ma chambre
tout de suite. »
« Prétexte
! » murmura Voltheim. « Il a fait la tournée des bars. »
« Eh
bien, eh bien », dit Frister, « toute cette histoire ne
me semble pas très claire. Mais dites-moi un peu, Meyer,
qu'avons-nous vu au dernier cours ? »
« Excusez-moi,
Monsieur le Conseiller, mais j'étais absent hier. »
« Ah
oui, c'est vrai. Répondez, Brandhaus. »
« Excusez-moi,
Monsieur le Conseiller, mais hier, je n'ai pas pu travailler. Voici
le mot d'excuse de mon père. »
Brandhaus
appuya sur le bouton du phonographe et on entendit la voix de basse
d'un homme mûr : « Hier, mon fils Siemens n'a pas pu faire
ses devoirs par épuisement musculaire des bras. Brandhaus. »
« Comment
? », demanda Frister. « Mais vous n'avez pas besoin de
vos bras pour apprendre vos leçons ? »
« Notre
moteur fonctionne mal, alors j'aurais dû moi-même tourner la
manivelle du phonographe où j'avais enregistré mes cours pour les
recopier, or, justement, je ne pouvais pas. »
« Comment
vous êtes-vous fatigué de la sorte ? »
« Avec
des entraînement sur l'aérocycle. »
Frister se retourna vers Voltheim, confus.
« C'est
possible », murmura-t-il. « Il a certainement organisé
une soirée aérienne avec de jeunes dames et aura dansé trop de
quadrilles aériens. »
« Hm,
écoutez, cher collègue, des excuses, il me semble qu'il n'y en a
pas moins dans l'école à distance qu'à mon époque. » Puis
il se tourna à nouveau vers les élèves.
« Eh
bien, Rathenberg, qu'avons-nous vu ? »
« Les
cabines télélux vers l'Amérique. Mais elles n'existent plus. Elles
ont toutes été démontées parce qu'on les a remplacées par des
téléclaviers. Les injections de solutions chimiques récemment
découvertes traversent l'intérieur chaud du globe terrestre, ce qui
permet de discuter dans le monde entier par voies chimiques. »
Frister
hocha la tête sous le coup de la surprise.
L'élève
prit cela pour un signe d'objection et poursuivit : « Monsieur
le Conseiller a également évoqué la liaison
''Kreuzberg-Chimborasso3'',
mais elle n'existe plus depuis ce matin. Je l'ai lu dans le
téléjournal de Berlin. »
« Bien
– euh, Hornbox, continuez. »
« Les
États d'Amérique les plus importants sont l'Empire de Californie,
le Royaume de New York, la République anarchiste de Cuba, l'État de
l'Église du Mexique et l'Empire du Soleil sud-américain. »
Que
ne faut-il pas entendre !, pensa Frister. Mais il se contenta de dire
: « Continuez, Schwarz. »
Schwarz
commença avec un débit tel que Frister eut de la peine à suivre
ses paroles : « Une fois que les techniciens furent devenus la
classe dominante grâce à l'utilisation directe des rayonnements du
soleil comme force de travail et qu'ils eurent tous les outils de
travail de l'humanité entre leurs mains, ils fondèrent un État
actionnarial en achetant toutes les terres disponibles en Amérique
du Sud situées entre les deux tropiques. Comme ils tiraient leur
pouvoir directement du soleil, ils appelèrent cet État, l'État du
Soleil. Des capteurs de rayonnements solaires furent installés sur
les sommets des montagnes comme sur les cimes des arbres ou sur les
steppes des vastes plaines... »
« Mais,
Schwarz, vous ne remuez pas du tout les lèvres quand vous parlez. Et
pourquoi jouez-vous sans cesse avec vos doigts sur votre pupitre ?
Vous lisez vos notes ? »
« Mais,
Monsieur le Conseiller » - Schwarz continuait de tapoter sur
son pupitre - « j'utilise le synthétiseur vocal. En fait, je
ne peux pas parler moi-même, parce que je me suis brûlé la
langue. »
« Alors,
continuez. »
« Nous
en étions restés là. »
Frister
se retourna vers Voltheim, gêné. « Et maintenant ? »,
demanda-t-il.
«Faites
parler le phonographe. »
Frister
appuya sur l'instrument et, à sa plus grande surprise, il entendit
alors sa propre voix : « Passons maintenant à l'étude des
expéditions vers le pôle sud. Bien sûr, il nous est aujourd'hui
très facile de survoler les déserts de glace avec nos machines
volantes, mais imaginez les difficultés que représentait une telle
entreprise il y a une centaine d'années et quel courage était
nécessaire pour oser s'aventurer dans ces régions inaccessibles
avec ces navires fragiles et ces traineaux tirés par des chiens. Si
nos ancêtres avaient autant apprécié le confort que vous, nous se
serions jamais parvenu jusqu'au pôle sud ! C'étaient des hommes
totalement différents ! Jamais il ne serait venu à l'idée d'un
élève du dix-neuvième siècle de manger des asperges synthétiques
en cachette pendant l'heure de cours, comme je l'ai hélas encore
remarqué tout récemment, sans compter qu'il s'agit d'une denrée de
luxe qui frise la gourmandise. Imaginez quelles souffrances, quelles
privations ces explorateurs durent supporter ! Il arrivait qu'ils
n'aient pendant des semaines rien d'autre à manger que de la viande
d'oiseau crue, mais jamais ils ne se découragèrent, et l'un de ces
héros, torturé par la faim, écrivit même dans son journal cette
phrase mémorable... »
« Émile,
veux-tu des asperges synthétiques pour dîner ? Elles ne sont pas
très chères. » C'était la voix haut perchée d'une femme qui
se fit soudain entendre à ce moment-là de l'exposé, au beau milieu
de l'intervention de l'orateur.
Cette
interruption fut saluée par le rire sonore de l'ensemble des élèves.
Indigné, Frister se tourna vers Voltheim.
« Qu'est-ce
que c'était ? », demanda-t-il.
Voltheim
souriait lui aussi. « Certainement », dit-il, « une
intervention de votre épouse pendant que vous prépariez votre
cours. Naturellement, le phonographe en a fidèlement reproduit le
contenu. »
« Mais,
cher collègue, c'est catastrophique pour le télé-enseignement... »
« Mais
vous voyez, il y a aussi de bons côtés. Ce fou rire a tellement
éprouvé les élèves que huit ont été déconnectés. Ces élèves
sont épuisés. Encore trois, et vous devrez terminer votre cours. »
« Oh,
cela m'irait très bien, car je suis moi-même – comme je vous l'ai
déjà dit, je crois – un peu fatigué. Mais écoutez, qu'est-ce
que c'est que ce son de cloche dans les aigus ? »
« C'est
le signal du directeur, il aimerait vous parler. »
Effectivement,
Frister entendit très distinctement une voix étrangère :
« Excusez-moi, cher Monsieur le Conseiller, de vous déranger.
Mais j'apprends à l'instant que votre collègue, Monsieur
Brechberger, a percuté une cheminée avec son aérocycle et qu'il
est encore sous le choc. Ayez l'obligeance de le remplacer à l'heure
suivante. »
« Oh,
avec plaisir... »
Le
directeur raccrocha.
« Que
vais-je donc faire maintenant, mon bon Voltheim. » se plaignit
Frister, « les autres élèves semblent être en fort bonne
disposition et je n'ose plus toucher au phonographe. »
« Eh
bien, faites-leur répéter le contenu de votre exposé. »
Frister
s'adressa de nouveau à la classe : « Maintenant, répétez-moi
ce que je viens de vous dire. »
Il
vit alors tous les élèves appuyer presque simultanément sur les
phonographes où ils avaient enregistré l'exposé. Les appareils se
mirent à ronronner. Deux douzaines de phonographes renvoyèrent à
ses oreilles dans une épouvantable cacophonie les paroles de son
exposé, les sifflements et les bourdonnements devinrent de plus en
plus rapides, et dans ce tintamarre assourdissant, il fut pris de
vertiges, gémit, prit sa tête dans ses mains et soudain, plus rien
– le silence complet. »
« Ah,
le bandeau cérébral ! », pensa-t-il. « Je suis
certainement trop fatigué, le cours s'est terminé de lui-même –
j'ai été déconnecté. Dieu soit loué ! »
Soudain,
il sursauta. Le cadre devant lui avait disparu. Ses vieux livres
étaient revenus à leur place.
« Mais
dites-moi, que se passe-t-il, collègue Voltheim ? »
Son
collègue Voltheim se tenait à ses côtés et lui dit :
« Excusez-moi, Monsieur le Professeur – j'espère ne pas vous
avoir réveillé. Lorsque je suis entré, vous dormiez si bien que je
me suis assis sur le canapé sans faire de bruit pour ne pas vous
déranger. »
« Tiens,
tiens, je dormais ? Mais je vous ai encore entendu entrer ! Vous ne
pouvez pas savoir le rêve étrange que je viens de faire. Un salaire
de cinquante mille Marks ! Mais pour finir, je devais remplacer un
collègue... »
« Oui,
hélas, c'est bien la réalité, c'est d'ailleurs la raison de ma
visite – le collègue Treter... »
« Que
me dites-vous là ! Quand cela ? »
« Demain
matin à huit heures. »
« Dans
sa classe ? »
« Bien
sûr, où sinon ? »
« Je
pensais... dans l'école à distance. Vous êtes surpris ? Ah, si
vous saviez ! Je viens de prendre un congé de cent ans ! Là,
asseyez-vous, cher collègue. Donc, demain ? Je préfère, car
aujourd'hui, je suis vraiment un peu fatigué. »
1L'Empire
allemand reprend en 1899 les territoires de l'ancienne Compagnie de
Nouvelle-Guinée qui étaient sous protectorat allemand depuis
l'année 1885. Le territoire était situé au nord-est de l'île et
baptisé « Kaiser-Wilhelms-Land », le « pays de
l'Empereur Guillaume ». (N. d. T.) La colonie passera sous
administration japonaise et australienne en 1920.
2Le
province chinoise de Shandong fut cédée aux Allemands par les
Mandchous en 1898 pour une durée de 99 ans. Les Allemands
établiront une brasserie à Qingdao dont la bière « Tsing-Tao »
est encore célèbre aujourd'hui. La colonie fut reprise par les
Japonais en 1914. (N. d. T.)
3Kreuzberg
est un quartier de Berlin, tandis que le Chimborazo est un volcan
situé en Équateur. (N. d. T.)
éditions nilsane - juillet 2012
traduction : Philippe Guilbert
licence creatrive commons : CC-BY-NC-SA
droits de reproduction dans un contexte non commercial avec citation de la source (éditeur, traducteur)
éditions nilsane - juillet 2012
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